Repérer facilement le kenya sur la carte du monde

On ne repère pas le Kenya sur une carte du monde avec un simple coup d’œil. Pourtant, derrière ce pays d’Afrique de l’Est, se cachent des histoires qu’aucune frontière ne peut contenir.

L’histoire de Wanjiku dérange. Elle incarne la détresse de centaines de milliers de femmes et de filles kényanes, contraintes chaque année de risquer leur vie pour interrompre une grossesse non désirée. Au Kenya, l’avortement est interdit sauf en cas de menace vitale pour la mère ou d’urgence médicale constatée par un professionnel. Celles qui sollicitent une interruption vivent sous le poids de l’omerta sociale, de la honte et de la peur, les poussant à se tourner vers des praticiens sans formation. Chaque année, parmi les 465 000 avortements clandestins, un quart entraîne des complications médicales sérieuses. On retrouve alors des milliers d’hospitalisations, des parcours cabossés, trop souvent des décès. Wanjiku n’est pas son vrai nom, mais son histoire condense ce quotidien marqué par la précarité et la solitude.

Dans la société kényane, Wanjiku, c’est la voisine, la sœur, la passante ; elle symbolise toutes ces femmes que l’on ne voit pas. Les statistiques parlent d’elles-mêmes : plus de 30% des filles de moins de 18 ans ont déjà été victimes de violences sexuelles et plus de 40% des grossesses ne sont pas désirées. Derrière le prénom de Wanjiku, il y a une multitude d’histoires semblables.

À 14 ans, victime d’un adulte de son village, Wanjiku découvre sa grossesse sans être préparée à affronter un tel bouleversement. Dans une société où l’avortement choque de larges pans de la population et repose sur des convictions religieuses très ancrées, elle ne trouve aucune épaule sur laquelle s’appuyer. Pris dans la spirale du silence et du jugement, son entourage reste muet.

Elle suit le chemin que tant d’autres empruntent avant elle : faire confiance à un intervenant non qualifié. Les conséquences ne tardent pas. Wanjiku tombe gravement malade, mais l’accès aux soins lui est refusé ou inadapté. Elle erre de service en service, sans jamais être entendue. Quand enfin un hôpital l’accueille, c’est sur un bout de sol qu’elle dort, en proie à la négligence, à l’hostilité, abandonnée par l’institution autant que par la société. À la violence de l’acte initial s’ajoute l’indifférence froide de ceux censés la protéger.

En 2015, le Center for Reproductive Rights prend l’initiative : le collectif attaque l’État en justice afin d’exiger la mise en place de directives claires pour les professionnels confrontés à l’avortement médical. Leur pétition cible aussi la circulaire qui interdit aux soignants toute formation sur la question, les forçant à agir sans préparation dans l’urgence ou à refuser les soins post-avortement. En empêchant l’accès à la formation, en retirant le medabon, médicament largement reconnu pour sécuriser les interruptions de grossesse,, les autorités plongeaient des milliers de jeunes femmes dans la même impasse que Wanjiku. Le combat du Center for Reproductive Rights s’est prolongé pendant près de quatre ans pour défendre Wanjiku et sa mère face à l’État. Derrière ces années perdues, ce sont des complications qui auraient pu être évitées, une santé dégradée, et pour cette adolescente, une mort trop précoce.

Ce drame n’a rien d’un cas isolé au Kenya. Le Center for Reproductive Rights ne lâche pas le dossier. Il poursuit la bataille pour que justice soit rendue à Wanjiku, à sa mère, mais aussi à toutes les familles qui vivent avec la marque indélébile laissée par cette violence institutionnelle et la négation du droit à disposer de son corps.

Décembre 2018 : le procès touche à sa fin et les derniers débats se tiennent. Depuis, le pays attend le verdict. Entre les silences officiels et la tension des familles en attente de reconnaissance, c’est toute une génération qui espère ne plus voir le Kenya figurer, sur la mappemonde, comme une zone d’ombres pour ses filles.